31-03 Blues31-03 Blues Vidéo, 5 min 11, 2014-2017. <em>Plaque</em>Plaque plaque en marbre <em>croix Asshole</em>croix Asshole Croix en marbre <em>Couronne</em>Couronne   <em>Sans titre</em>Sans titre Papier <em>Sans titre</em>Sans titre Papier <em>Sans Titre</em>Sans Titre Tirage Argentique <em>Camisole</em>Camisole tissu <em>Shadow Airlines</em>Shadow Airlines Résine et peinture, dimensions variables, 5 ex, 2007.

Eric POUGEAU


Eric est né en 1968, il vit et travaille à paris.


Shadow Airlines

Je suis face à ce drame immobile depuis plusieurs heures déjà.
Tétanisée devant la catastrophe.
Pourtant, à bien y regarder, aucune violence, aucune effraction, aucune plaie, pas de sang, pas de déformations, pas de cris.
Rien qu'une ligne pure et parfaite, un noir brillant, lisse et élégant, deux avions s'interpénétrant, une figure de style sobre, suprêmement élégante, atrocement douloureuse.

La menace sourde ploie mon corps.
Obscurcie mes sens.
Yeux, nez, oreilles, bouche, l'un après l'autre tous les récepteurs se calfeutrent : les issues de secours et de communication sont condamnées.
J'ai peur d'écrire. D'écrire des mots que personne n'entendra. Qui entend les voix qui hurlent dans les carlingues, alors que les deux avions s'enfoncent l'un dans l'autre, alors que le père et la mère ne sont plus qu'un seul et même hurlement ? Qui écoute la peur ? Qui voit les chairs déchiquetées, les blessures, les larmes ?
Personne.
Le double avion retient son secret.
Avidement. Implacablement.
L'oeuvre soustrait lentement les sentiments, les paroles, les gestes. Un à un ils sont absorbés par la forme noire, annihilés dans le trou ténébreux de la violence.
Le corps se creuse, s'évide, disparaît. Celui de l'artiste, celui du spectateur.

j'ai peur de mes mots car ils ne délivreront pas ceux qui sont prisonniers des carcasses d'acier, ceux qui se cognent contre les parois de leur vie enfermée.
Mes mots sont trop faibles.
Les avions, dans leur ligne si sobre, semble une ligne d'écriture : de celle que l'artiste trace sur les feuilles d'écolier. Une écriture dépersonnalisée, épurée, minimale.
"J'ai peur, je veux être la peur", je le lis aussi ici, dans cet instant suspendu, dans ce drame figé, ce combat perdu.

Perrine Le Querrec